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LA MÉLUSINE


Symbolisme : On dit que Mélusine est le symbole*2 de la Connaissance et de la Culture traditionnelle (la Lore/ Laure, d’où le mot “folklore”). Elle est maternelle et, de ce fait, la protectrice des maisons et des lignages (genos). Elle est aussi défricheuse et cependant gardienne des forêts3 .

          « Elle est à la fois aquatique, chthonienne et ouranienne, comme la triple déesse, une fée de la fécondité. » Richard Le Goff. 

          C’est la nymphe grecque Lyké, la latine Lucina, et chez nous Lucine qui préside aux accouchements et qui fut assimilée à Diane par Cicéron, ce qui la rapproche de Maïa (cf. art. Déesse Mère*), car elle est la descendante de la Ligure Mélugina, la parèdre ou épouse de Lug, couple divin que les Celtes adoptèrent4 lorsqu’ils s’installèrent dans la Gaule du Sud.




Une étymologie possible serait donc : Mère Lucine/ Mélusine. Or, *Mé en indo-européen* est la lune, Méné en Grec (comme en tamachek la langue des Berbères), on a donc aussi cette étymologie Mé–Lucine, “lune lumineuse”, ce qui est bien le portrait de Diane/ Artémis et de ses avatars divers : Lugina, Lucine et enfin Blandine en notre bonne ville de Lyon. Elle est aussi Morgane, Riwanon et Dahut dans son aspect sombre de nouvelle lune.

          Morgane “née de la mer” et Vénus/ Aphrodite “née de (l’écume) de la mer” sont les cousines ethniques de Freyja, toutes filles de Poséidon et sont donc des Néréides. On dit d’ailleurs dans la Vita Merlini de Geoffrey de Monmouth que : [920] « Elle a étudié l’utilité de toutes les plantes médicinales pour soigner les corps affaiblis (ce qui fait d’elle une Médé ou une Circé, l’une des trois…)n. Elle connaît aussi l’art de se métamorphoser et celui de fendre l’air de ses ailes5 sans cesse renouvelées comme Dédale (…) Et, on dit qu’elle a appris l’astrologie* à ses sœurs (dont la fameuse Thiton à la cithare fameuse)n… » Philippe Walter, Le Devin Maudit, Ellug, Grenoble 1999.


Une autre étymologie fait de Mélusine « “femme mélodieuse” (cf. notre art. Sirène*)n. Cette fille de Merlin6 et de Viviane serait une Échidna scythe (Celtes de l’Orient)n importée par des Sarmates et des Trifales établis en Gaule. » Jean Vertemont, Dictionnaire des mythologies indo-européennes, Faits et Documents 1997.

          Nous venons de voir qu’il n’était pas nécessaire d’aller si loin, même avec des ailes de chauve souris : en fait, comme toutes les Dises nordiques initiées*, elle devait porter ce “manteau de plumes” signe de son appartenance à l’Ordre des Grues° sacrées* ! Mais nous, dans ces ailes de chauves souris des illustrations médiévales, nous ne verrons, tout au plus, qu’un souvenir, une réactivation du Dragon* diluvien Fenrir/ Niddhog ou Cerbère/ Échidna. Comme on le voit, ce dragon poséidonien, chthonien et ouranien qui figure une catastrophe maritime, terrestre et céleste, est une des voies du Destin* et nous repenserons alors à ce déluge* nordique qui effaça l’antique culture atlante* boréenne mais laissa en place le fertile limon d’une nouvelle Ère…


En gaulois, le personnage de Mélusine existait déjà et, bien proche des Nannes/ Nonnes du Destin* c’est à dire des Nornes/ Parques, elle se nommait chez nous Mélicine “la Tisseuse” :
          « Avant d’être frappée et de passer le Tissos7 pour atteindre les eaux du fleuve où se tiennent les Trois Juges, je demanderai que tu m’accompagnes. Au bruit des vocéros populaires, tu seras jeté dans les flammes de mon bûcher ; elles nous dévoreront ensemble, je t’aurai ainsi dans la mort. Puis dans la nuit sinistre, sous la garde des Siinui, les deux chiens agiles, nous irons par le fleuve, vers la baie d’Armor, monter dans la barque funèbre et nocturne du triste Brittan8. Elle nous conduira aux Îles où sont les Alis9 de félicité, tu y resteras lié à mon destin, jusqu’au jour où, fatiguée de la vie des ombres, je demanderai à la Mélicine d’autoriser ses Nannes à nous tisser une nouvelle existence. » Antonin Bertrand, Scènes de la Vie gauloise, Avillanoï, in Les Amitiés Foreziennes et Vellaves n° 15, 2–1923.


Dahut, XVI ème s., La Martyre, Bzh.

          Un original pan celtique pourrait apparaître derrière « Aifé l’irlandaise (d’origine écossaise, d’Alba), la fille du roi Aed Ruad (le Rouge) qui doit être livrée en tribut à un Géant* Fomoré et que Cuchulain (Å Thor*) délivre : elle se donne alors à lui pour une seule nuit. »
          On dit aussi que « seconde femme de Lir/ Lear “les flots”, elle fut changée par lui en monstre aérien et leurs enfants en cygnes. » J.–P. Persigout, Dictionnaire de Mythologie Celtique, Rocher, Monaco, 1985
qui pense par ailleurs que Dahud “la bonne sorcière” d’Ys (–>Atlantis)n s’est transformée en Mélusine Malam Lucinam.

La mythologie grecque nous dit que « une moitié Échidna était une femme ravissante et l’autre moitié un serpent (oraculaire)n “tacheté” (= argios!). Elle vivait dans une profonde caverne au pays des Arimes où elle mangeait les hommes tout vivants et elle donna à son mari Typhon une progéniture de monstres effroyables ; mais Argos-aux-cent-yeux la tua pendant son sommeil… »


Déesse Serpent
Vase du néolithique, Grèce.

          Nous voyons donc là qu’elle est un double de Delphyné : « ce monstre femelle à jambes de serpents10 qui garde les tendons que Typhon° prit à Zeus et qu’il cacha dans une peau d’ours », ainsi que l’ancêtre de toutes les mélusines européennes, toujours cette figuration protéiforme du dragon* de la Grande Submersion (cf. art. Déluges*). Mais, par bonheur “elle fut tuée par Apollon*” et alors, la terre “gaste” put reverdir !


Chez les Hébreux ? si l’on en croit Jean Markale « derrière cette fée se profile l’ombre énigmatique de la Lilith hébraïque, de la femme démoniaque. » Mélusine.


Chez les Germano-Scandinaves : « Mélusine n’a-t-elle point habité en des îles mystérieuses, dans Avallon la plus belle de toute, qui évoque Cythère, ou les sept îles scandinaves que les anciennes sagas décrivent si poétiquement ? » François Eygun, Ce qu’on peut savoir de Mélusine, Pardès-Rébis, 1951.



          Bien curieuse cette Mélusine aux pieds d’oie d’Andlau : nue, elle chevauche un dauphin dont elle tient en main la queue en forme d’Irminsul*. N’est-ce pas là un clin d’oeil que nous fait le Maître sculpteur à travers les interdits de l’Église* ?

          La “Dame de la Fontaine” est un autre nom de la Mère Lucine (Lugina), tout comme l’anglaise Mermaid est la Dame du Lac et, si la serpente est une rivière à l’air libre dans la plaine, si le Drac déboule des montagnes comme un dragon* fou, la Font (fontaine) est une Vouivre11 (nwywre) apportant la… Vie ! C’est une Déesse Mère*, une Gwen Hwifar/ Guen…ièvre ou “blanche vouivre” (et non un “blanc fantôme”) qui circule sous terre et sourd dans la grotte d’une Déesse Mère, ou bien que la so(u)rcière* découvre avec sa baguette de coudrier sacré* !

          C’est la raison pour laquelle une Mélusine figure souvent sur les chapiteaux des anciens lieux de cultes à la Vierge Noire° ou des Déesses Mères*, comme au Puy et à Brioude où elle fait face à son parèdre, dénommé localement un Triton de nos jours alors que son vrai nom est un Atlante*, nom qui a aussi été conservé en architecture pour les mâles de caryatides (eux qui soutiennent les balcons d’Aix-en-Provence et de bien d’autres lieux) comme Ur Ahn leur “vieil ancêtre” Atlas, l’alt Ase, soutenait la voûte du ciel (ouranos) atlante* boréen.

          Mélusine se baignant nue dans le puits12 ou la fontaine, rappelle le mythe nordique de la Font ou du puits d’Urda, gardée par un Cygne (–> Grue° sacrée*) posé sur le rebord même, la margelle – sans doute du Puits de Sagesse de la source de Mimir “Mémoire”, celui des trois Nornes Urda, Verdandi et Skuld (cf. art. Destin*).

          « Ses yeux sont des escarboucles° rutilantes, reflets de l’Autre Monde… » J.-P. Persigout.
          Mais Mélusine doit abandonner son
escarboucle13/ Muhlespiele (cf. art. Astrologie* nordique) sur la margelle de la fontaine pour pouvoir se baigner, tout comme elle y aurait posé son Globe d’ambre, le Reichapfel :
          « Ainsi abandonne-t-elle provisoirement les insignes d'une certaine transcendance pour devenir le "naga", l'être des ondes et l'onde en personne. » Samivel.

          On sait que « sa caractéristique immuable est de porter au milieu du front une énorme pierre appelée escarboucle”, et qui brille d’un tel éclat que, volant la nuit, la vouivre laisse derrière elle comme une traînée de feu. Plus précieuse que toute, cette pierre a des vertus magiques :
qui la possède comprendra le “langage des oiseaux, soignera tous ceux qui l’approcheront, et verra l’or à travers la terre…
          « La Vouivre est un être plutôt casanier. Elle habite généralement sous terre, dans un trou ou une grotte, voire dans les oubliettes de quelque vieux château dont elle garde jalousement les trésors, et en sort le soir, à heure fixe, pour aller se désaltérer et se baigner. Car elle aime l’eau, rivière tranquille (“serpente”)n vagabondant entre les saules, étang paisible au milieu des bois, source fraîche ou fontaine de village, elle a son coin bien à elle, qu’elle fréquente à l’abri des regards, prenant toujours la précaution de cacher son irremplaçable escarboucle sous une pierre, de la mousse ou une touffe d’herbe avant d’entamer ses ébats aquatiques (cf. aussi art. Sirènes*)n. Mais le joyau attire bien des convoitises. Combien sont-ils ceux qui, guettant le moment propice où la bête, tout à ses plaisirs, relâche son attention, ont tenté de s’en emparer pour s’assurer une existence sans soucis.
          (On peut la voir) « à Dôle, à la commanderie du Temple ; dans une légende à Montrond ; et à Villers-Robert où, en tout cas, on est sûr d’en rencontrer une : elle prend ici la forme d’une sculpture en bois de Denis Chandona, érigée en l’honneur de Marcel Aymé. » Claude Arz, À la découverte de la France mystérieuse, Sélection 01.

          L’épouse d’Hermanaric, reine des Ostrogoths (les “Goths brillants”), était réputée pouvoir se changer en cygne à volonté : voilà une piste qui nous révèle qu’elle était une Völa, “une devineresse” (de l’Ordre initiatique de la Grue° sacrée) et qui nous mènera de la Devineresse au manteau* de plumes de Grues° sacrées de nos ancêtres Francs jusqu’à “l’envol” de la médiévale Mélusine.



D’où vient Mélusine ? On a dit qu’elle venait d’Écosse (cf. infra note/ Pictes) et aussi que c’est elle qui aurait dressé les mégalithes, capacité qu’elle avait conservé au Moyen Âge jusque dans son art de construire un “château” en une nuit !…
          
Mais on la trouve en de nombreux endroits remarquables par la source vivifiante (vivre, Nwywre, vouivre) sortant d’une grotte.



Cette lointaine parenté pourrait-elle être confirmée par ces deux sculptures trouvées dans des tombeaux étrusques ? On appelle habituellement ce genre de Mélusine qui accompagne Cerbère, une Vanth14 (cf. § Vampire, art. Bestiaire*). On remarquera aussi l’anille (cf. art. Blasons*) ou cheville de meule sur la colonne de gauche, anille qui sert à verrouiller le Pilier ou Clou* de l’Univers (cf. art. Irminsul* et Fleur de Lys° in Blasons*.




Chez les Celtes de Bourgogne on les trouve sur les deux anses du fameux cratère de Vix, et elles y sont nommées des Vouivres. On pourra remarquer que leur visage qui nous tire la langue est bien semblable à celui de la gorgone Méduse (qui figure probablement un soleil re-naissant et se moquant ainsi du Raz de Marée qui mit fin à la civilisation thalassocratique boréenne, cf. art. Atlantide*) !


Notre version dauphinoise : À Sassenage par exemple, dans le pays des Cassenates, “ceux des chênes sessiles” cassanos, elle est située au pied du grand pli hercynien15 de la Cluse de Grenoble. Dans cette Grotte des (trois) Cuves16, on célébrait les mystères d’Eleusis en rendant un culte à Cérès le cinq janvier, date de la fête* de Sol Invictus ou Épiphania, la Fête de l’Apparition du Dieu Fils solaire !

          La légende dit qu'après avoir été surprise, la mélusine de Sassenage se transforma en Licorne* et s'enfuit à tout jamais. Dans cette nouvelle version, la Licorne peut donc être l'allégorie de la vertu, inséparable de la Justice*. Pourtant, le symbolisme de fécondité qu'apportent les eaux souterraines est sa principale vertu.
La vision médiévale christianisée s'est toujours emmêlé dans cette fausse opposition entre la fécondité nécessaire et la vertu de la chasteté fidélité, c'est là un lourd héritage de l'incompréhensible (et bien inutile) "péché originel" : nous verrons dans le § Frigg (in art. Wotan*) la parenté du mariage sacré*/ fidélité et de la justice*/ Lycornu…



Dans l’art scythe : Plaque frontale de harnachement flanquée de ses couvre-joues en or. Tsimbalka, IVème s. AEC. Cette Mélusine/ Déesse Anguipède est elle l’ancêtre mythique des Scythes ?


Mélusine et l’Église : Luttant contre le dieu païen Thor*, régulateur des pluies, donc de la fécondation céleste, et protecteur des récoltes :
          « Durand de Mende mettait en garde les pratiquants des feux de la Saint Jean en prétendant que, par leur fumée, ils incommodent les dragons* volants qui, en cette saison chaude, laissent tomber leur semence dans les sources et les fontaines, ce qui corrompt les eaux et risque d'imprégner d'une semence diabolique les femmes qui viendront boire et se baigner à ses fontaines. Il est aisé de traduire en clair : lors des feux de la Saint Jean, des dragons célestes viennent féconder les eaux où les femmes vont se baigner afin de recevoir la divine semence. » Amable Audin, les Fêtes Solaires, P.U.F..

          Ce bain des mélusines figure donc un ancien rite* de fécondité, quand aux dragons volants de Durand de Mende c’étaient évidemment… les mélusines elles-mêmes !




Au Moyen Âge : Les Comtes de Toulouse et les Plantagenêt disaient eux aussi descendre de Mélusine. Mais, c’est par les Lusignan de Melle-sur-Béronne, la Metallicum des Gallo-Romains qu’elle fut proprement annexée ce qui leur permit de redorer un blason* bourgeois à peu de frais. Cependant, ce fut en dénaturant grandement la source du mythe* (s’agissant d’une Vouivre, c’est le cas de le dire).

          Cette appropriation (abusive ?) du mythe initial avait-elle pour but de donner à leur génos une origine17 mythique* ? Ou bien était-elle basée sur un antique connaissance de leur clan* ?
          
En effet, une mélusine étant aussi un filon métallifère qui miroite dans la pénombre (du vieux français luciner), l’ancien nom de ce fief, Metallicum contracté ultérieurement en Melle, le justifie tout autant !

          
Ce lieu était d’ailleurs fort célèbre depuis l’antiquité païenne grâce à la présence de la Font de Cé qui est, elle, la vraie mélusine/ vouivre qui sourd de terre :
          « La font de Cé, à Lusignan, s’écrivait “fons de sé” et, au XIII ème siècle, “font de sey”. Il s’agit là, comme au Pont-de-Cé, d’une eau qui coule doucement, comme toutes les Sées et Scies normandes, Seilles bressane et lorraine. » Henri Dontenville, La France Mythologique, Tchou, 1966.
          Son sens est “Fontaine de la Soif”. Ce mot “sey” est d’ailleurs à rapprocher de “sein”, dont le lait coule doucement, ce qui en fait une “source de vie” (Bronn chez les Allemands, bien proche de Brunn “fontaine”).

          Ce pays se trouve près du mystérieux sanctuaire picton18 de Sanxay dans la Vienne, le pays des "lanternes des morts19 ". Ce nom de Sanxay est à rapprocher de Santons, donc de la ville de Saintes, mais aussi de “blond solaire” par le mot grec xanthos.



          Dans la légende des Lusignan, le mythe* germanique de la femme cygne – enlevée alors qu’elle se baignait sans son manteau de plumes de Dise° ou de Völa – pour être emmenée dans un château, a fusionné avec celui de la Vouivre/ Vierge Mère celtique. Dans le thème originel, après avoir enfanté, elle retrouve son manteau de plumes (qui, rappelons-le, fait d’elle une devineresse) et elle “s’envole” c’est à dire qu’elle ratiocine. Rappelons donc, à nouveau, l’importance du cygne, troisième grade de l’initiation et celui du symbolique manteau de plumes d’Héra “du Marais” ou de ceux de Freyja et de Brunhilde la Walkyrie, les Dises nordiques…

          À cette époque où tout avait été embrouillé par les interdits et les inversions de l’Église* et où tout était peuplé des terreurs évangéliques, on cherchait déjà plus le merveilleux dans la littérature que le respect de la tradition symbolique dune vieille Coutume évanescente. Et puis, sécurité oblige ! il fallait être “bien-pensant”, ou faire semblant : tout au plus oserait-on transmettre des légendes bien polies par la kala, la “prescription secrète” des Minnesänger “chanteurs de la Mémoire”, en attendant qu’un Troubadour (“trouveur”) initié* tente de vous y intéresser entre deux hanaps de bière d’orge !…

          Mais, nous qui sommes libérés de ce climat inquisitorial (pour quelque temps encore ?) nous pensons que ce personnage de Mélusine au Hénin, qui se mire en son miroir20 et se peigne longuement avec son peigne à sérancer le lin, qui se baigne au bord des fontaines sacrées (cf. supra) et qui s’enfuit à tout jamais si – comme Actéon – on la surprend au bain, est la collision de la vouivre/ guivre (cf. art. Blasons*) avec la sirène* oiseau, c’est à dire l’âme/ l’esprit de la choriste atlante* noyée, c’est en tout cas le plus probable !



          Si la Mélusine des Lusignan porte des ailes de chauve-souris, ce qui la différencie des mélusines sources, c’est peut-être par collision avec la Stryge grecque qui est la “mort subite des nourrissons” 21 et cela nous rappelle qu’une caractéristique originale de la Lusignan était que ses propres enfants étaient tous nés tarés : ce n’est pas un hasard, mais le fruit de ce syncrétisme post évangélique qui vit la diabolisation de notre “vieille coutume” et amena des conclusions du genre de cette succulente diatribe : “ne faites pas l’amour avec des succubes, vous auriez des enfants monstrueux !”


Objectif : Ainsi, de ces collisions qui se firent entre la Sirène* oiseau (la “seraine” Atlante) et les mélusines/ vouivres qui sont les sources vivifiantes, ainsi qu’avec la Stryge/ Vampire*, allait naître La Mélusine, personnage post évangélique fortement diabolisé dont l'objet était de détourner nos païens paysans du culte des eaux vives : des Vouivres22 qui donnèrent leur nom à de nombreuses rivières, la Vauvre, la Vœuvre, la Wèvre et la Vivre, ainsi qu’au Pays du Vouvray ! Le célèbre oppidum/ Németon du Mont Beuvray lui doit aussi son nom, lui qui, comme le navire Argos, dirige depuis des millénaires son étrave en Vé, le Rocher du Tertre, vers le Nord : curieux, n’est-ce pas ?

          Mais ces rivières-mélusines ont, de plus, une remarquable particularité “astrologique”* : elles coulent du Nord au Sud, comme la voie lactée qui se subdivise en deux queues… comme celle de leur archaïque aïeule : Mélusine !


Église romane du chapiteau extérieur droit de Monestier-sur-Gazeille.


D
ans “l’Art chrétien” : nous l’avons vu en tête de cette étude , la “sirène” à deux queues est toujours présente sur les chapiteaux des églises consacrées aux Vierges Noires* ! Rappelons que sont là des Déesses Mères* parturientes (en train d’accoucher) car, traditionnellement, le Dieu Fils nouveau-né au Solstice d’Hiver figure entre leurs cuisses et non pas assis sur une cuisse, la gauche ! Leurs jambes sont devenues ultérieurement les deux queues de serpent ou de poisson qui sont des symboles de terre et d’eau chez les Vanes*, un symbole de fertilité (cf. les serpents chthoniens in art. Dragons*) et image probable de la Voie lactée !

Lavaudieu : Re-visitant récemment l’Auvergne, le Pays des Vierges Noires* – on ne s’en lasse pas ! nous avons été frappé par un chapiteau du cloître des chanoinesses bénédictines de Lavaudieu – “La Val Diéou” en auvergnat – dont toutes les colonnades sont différentes : sur l’une d’elles, une Vierge Mère ou Terre Mère, tient dans ses bras les deux serpents – terre et eau – et les nourrit au sein.
          Le symbole est ici suffisamment archaïque pour être très clair, mais l’explication post évangélique – nous sommes ici dans une abbaye23 – est qu’il s’agirait là d’une “figure de la luxure” : cette opinion qui est venue jusqu’à nous à travers l’Association de Traditions Populaires locale, est celle d’un chapelain inculte et frustré (car c’est assez freudien), lequel prétendait chapitrer ici les encore jeunes femmes nobles devenues chanoinesses en cet établissement de retraite luxueuse. Or, en matière de “vieille coutume”, ces bénédictines en savaient certes beaucoup plus que lui, le tenant d’une culture exotique ayant renié sa Foi maternelle !

Mailhat : la même figure se retrouve dans l’église romane de cette charmante cité.

À Sizun, dans la région des monts d’Arrée24 en Bretagne, se trouve une autre très belle mélusine qui est utilisée en réemploi sur la corniche du toit de l’église. Les Bretons l’appellent volontiers (à tort) une sirène* : peuple de marins oblige.

Notre-Dame-des-Marais-des-Enfers, toujours dans la région, possède une mélusine qui date du XVII ème siècle : elle est très révélatrice du lieu dont le nom est – pour nous – fort évocateur. Elle est lovée aux pieds d’une Vierge à l’Enfant comme un petit chien. En se penchant, on constate que la queue de la “serpente” remonte dans le dos de la Vierge et s’unit progressivement à sa tresse sans qu’on puisse bien faire la différence entre chevelure et source : Vierge Mère, source sein, fécondité, abondance* : tout est lié, évidemment… (Le Guide de la Bretagne de Gwenc’lan Le Scouëzec, Ed. Beltan Breizh, est un excellent guide touristique “culturel” qui vous aidera dans vos recherches locales. On aimerait avoir la même chose dans toutes nos provinces d’Europe !…)


À Saint-Suliac, toujours en en Bretagne, le curé venait pour les rogations, en 1793 encore, tremper trois fois le pied d’une croix d’argent dans une caverne dite “le trou du serpent ou trou de la guivre”!

          « Nous avons plusieurs fois déjà rencontré Mélusine :
à Rousset, en Provence, à Sassenage, ou en Aunis. On la trouve aussi dans le Hainaut, et c’est “Merlusenne” ; en Bourbonnais où c’est “Merlusonnette” ; en Champagne elle est “Merluisaine” ; et puis encore dans le Jura, dans l’Aude, dans la Côte d’Or, dans la Drôme. » Dontenville, op. cit.

          Précisons que, contrairement aux sirènes qui n’ont qu’une queue, nos mélusines en ont toujours deux. Cependant Debidour, dans son Bestiaire sculpté en France, signale qu
à Saint-Paul-de-Vence en Provence où vécu van Gogh, elle est figurée avec une quadruple queue, c’est suffisamment rare chez une femme serpent pour être signalé.

          En Provence toujours, la “Fontaine Vaucluze” est une très belle résurgence qui sort d’un abri sous roche et donne naissance à la Sorgue. Mais où sont les restes du temple ancestral ? Sous les ruines de la vielle papeterie du XV ème siècle ? Peut-être, car une légende locale raconte :
          « Il existait là une fée, Fantine (–> Fata, cf. art. Destin*)n qui était très belle. Elle demanda aux dieux d’être transformée en femme. Ils y consentirent à condition qu’elle ne le regrette jamais. Xénon25, qui passait par là, pêchant dans la Sorgue, en tomba amoureux ! Ils se marièrent et furent très heureux. Mais vint un hiver particulièrement long26 où Xénon manquait d’ouvrage. Il se mit à traîner dans les auberges de la région et Fantine, bien seule au foyer, s’ennuya. Aussitôt, elle redevint la fée de la Fontaine Vaucluze. Xénon désespéré essaya de la repêcher avec son épervier, mais le mauvais sort voulu qu’il s’emmêla dans ses rets et se noya ! » d’après Alain Prêtot, “Pompier-Pêcheur-Poète” à Fontaine-du-Vaucluse…
          Cette légende est remarquable car on y retrouve la fin dramatique propre à tout manquement à la parole donnée, surtout aux Dieux, un ancien thème indo-européen de la prospérité conditionnelle et du pacte violé.
          Rappelons aussi que c’est précisément à la Fontaine Vaucluze que Pétrarque écrivit ses célèbres poèmes à Laure (Laure : “connaissance populaire”).


La Font de Glanum
“Fontaine pure” à Saint-Rémy de Provence, est une autre vouivre, celle-ci sourd sous le patronage de Valetudo, une vieille Vierge Mère locale…

Au pays du Dauphin, dans la Combe Laval en Royannez, la Fontaine de Frochet sort d’une grotte peu accessible à flanc de falaise et coule dans un “pré fleuri” supporté par un gigantesque “nid d’hirondelle” en tuf qu’a construit depuis des millénaires la cascade en calcifiant mousses et racines. Au dessus, domine la forêt de Lente-en-Vercors. Un visage géant, ses yeux extraordinairement bien marqués qui vous fixent sans cesse alors que vous vous déplacez aux adrets de la Combe, y est sculpté naturellement à l’aplomb de cet Anthemoessa, et nous ne pouvons ici nous empêcher de penser à l’Ante, Antée, Antaïos le premier homme de la mythologie grecque27

Réfugiée dans l’Else, une mélusine Luxembourgeoise nous intrigue fort : elle coud une chemise mystérieuse à laquelle elle fait un point tous les sept ans, et l’on pense alors à Pénélope28, brodant son interminable filet…

Son domaine est en fait partout. Même dans la résurgence de la Barse qui coule sous le château de Vendœuvre-sur-Barse (Forêt d’Orient, près de Troyes, F-10).


Folklore : la Source des Roches de Chamalières a, d’une manière inattendue, enfanté une… polka auvergnate, L’Aïga de Rocha (que nous écrirons en prononciation figurée) :

« L’Aïgo de Rotcho, te feraï morrir ma filho !
L’Aïgo de Rotcho, te feraï morrir… »

          On y retrouve la vieille tradition des sources de fécondité, d’abondance*, mais la Source de Vie – glacée – “fera mourir” la petite païenne* (“paysanne”) qui va y danser le lundi, jour de la Lune, ou le vendredi, jour de Vénus… afin de trouver mari !

Rite* du Charivari/ Chamado (d’où l’expression “battre la chamade”) pour les remariage ou mau-mariés ! est, selon van Gennep, le résidu d’un rite de passage :
          Les Druidesses qui habitaient l’Îlot sacré de l’embouchure de la Loire — une de leurs “Maisons Mères” – respectaient un rite ancien : « À une époque déterminée, elle devaient abattre et reconstruire en un seul jour le temple* de leur dieu. Mais si l’une d’entre elles laissaient tomber un des matériaux du nouvel édifice, elle était aussitôt déchiquetée par les mains de ses compagnes et son corps était dispersé autour du temple. » Alix Maureau, Dossiers Secrets de l’Histoire n° 35, Didro.

          Mis à part le fait que ceci fut noté dans une période post évangélique et qu’une exagération nous semble évidente, cette citation nous fera penser à deux choses :

– 1/ Aux Flamines romains qui devaient rituellement démonter le Pons Sublicius chaque année. L’origine du rite était sans doute une vérification et un entretien car ce pont devait être démonté en cas de risque d’invasion de Rome !

– 2/ On peut se demander si cet ancien rite, peut être encore plus ancien que celui de Rome, n’a pas été amalgamé avec les légendes de la Mélusine* qui – renouvelant cette activité des druidesses – devait construire son “château” en une nuit !



Héraldique : Autant les dragons* sont légions dans les armoiries, à commencer par les anciennes armes des Lusignan (!), autant la Mélusine semble ne pas avoir appartenu à cet art, mais seulement à l’architecture. Par contre on y trouve de nombreuses ondines, appelées à tort néréides, puisqu’elles appartiennent à un autre domaine culturel, celui des Grecs, mais c’est par simple convention architecturale… 

En fait, celles qui peuplent nos Blasons* sont d’authentiques Sirènes* !






1ère parution janv 01, 2ème màj 31 nov. 02








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